Colombie : La paix ou la tempête après le référendum ?

Le 2 Octobre dernier, plus de 50,20% des Colombiens ont refusé d’entériner l’accord de paix signé entre le gouvernement et les Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes (FARC). Même si les positions entre les partisans du OUI et ceux du NON étaient tranchées dès le départ, avec force d’arguments, rien ne laissait vraiment entrevoir cette issue. Les résultats des urnes créent donc la surprise.

Des graffitis sur une place publique de Bogota rappellent le nombre de victimes à un moment donné du conflit en Colombie.

Des graffitis sur une place publique de Bogota rappellent le nombre de victimes à un moment donné du conflit en Colombie.

La Colombie n’en est pourtant pas à son premier accord de paix. Pas moins de quatre textes ont été négociés avec la guérilla en un demi-siècle de conflit. Aucun n’a encore vraisemblablement réussi à pacifier, une fois pour toute, le pays. Avec le NON donné gagnant, ce dernier accord se trouve déjà en grande difficulté. Il avait été paraphé le 26 septembre, six jours avant la consultation.

Juan Manuel Santos, le président Colombien et ‘Timochenko’ (de son vrai nom Rodrigo Londoño) le commandant en chef des FARC s’étaient retrouvés à Carthagène pour signer cet accord censé mettre fin à plus de 50 ans de conflit armé avant de le soumettre au référendum du 2 Octobre. Le document de plus 290 pages a été ficelé et débattu plus de 4 ans durant à la Havane à Cuba sous la houlette de la communauté internationale, les Etats Unis en particulier. La cérémonie solennelle de signature symbolique de l’accord, qui s’est déroulée devant une foule de témoins tous de blanc vêtus, a connu entre autre la présence de John Kerry le Secrétaire d’Etat Américain et de Raoul Castro, Président de la République de Cuba.  Symbolisme pour symbolisme, le stylo utilisé pour la signature du document a été  fabriqué à partir de balles utilisées lors du conflit. Il y était inscrit : « Les balles ont écrit notre passé, l’éducation écrira notre avenir ». Les efforts du président Santos dans ce processus, lui ont valu le Prix Nobel de la paix 2016, décerné le 7 Octobre dernier, moins d’une semaine après le référendum.

L’accord rejeté par une majorité de Colombiens n’enlève pas pour autant l’espoir que le pays retrouve la paix. La plupart des colombiens en ont assez de la guerre et souhaite au fond que le Gouvernement trouve un terrain d’entente avec les groupes armés. Même si certains points de l’accord les intriguent encore. En 52 ans, la crise a fait plus de 250 000 morts, 45 000 disparus et 6 millions de déplacés. Elle a exacerbé les inégalités, creusé un peu plus le fossé ethnico-racial et fait fleurir une économie illicite autour de la drogue. Elle a également mis aux placards les richesses culturelles et minières du pays et  marqué toute une génération de colombiens nés et élevés dans un contexte de violence.

5 choses à retenir sur la crise colombienne

Dans un musée de Granada, un escalier donne la chronologie des pires moments du conflit Colombien.

Dans un musée de Granada, un escalier donne la chronologie des pires moments du conflit Colombien.

Si la pacification de la Colombie est difficile c’est que les décennies de conflit ont fini par engendrer des questions quasi inextricables. Cinq points majeurs ont animés les débats qui ont menés à ce résultat au référendum. Ces questions constitueront très certainement le nœud gordien de la suite du processus.

La responsabilité des crimes commis et le Pardon

Le dernier point de l’accord de paix, et certainement le plus important, concerne la justice transitionnelle. Il est prévu qu’un système de «vérité, justice et réparation» soit mis en place avec une commission vérité et un tribunal spécial pour la paix. Des peines de 5 à 7 ans d’emprisonnement sans restriction des libertés civiques seraient appliquées aux coupables (qu’ils soient guérilleros, militaires ou civils) qui reconnaîtraient leurs fautes et demanderaient pardon aux victimes. Les magistrats et les juges qui siégeront au tribunal seraient proposés par les deux parties.

Dans ce schéma, la plus part des protagonistes notamment les hauts gradés des FARC et de l’armée régulière ayant commis de graves exactions ne seraient pas inquiétés. Il semblerait que Président Uribé serait aussi exclus de toute poursuite malgré les crimes odieux commis sous son magistère au nom de la « Sécurité démocratique ». Une politique de répression des groupes armés alors pilotée par J. Manuel Santos. Et ce, au vue et au su de la Communauté Internationale et son arsenal de justice internationale.

De fait, et comme a eu à le faire, de par le passé,  le groupe nationaliste armé Mouvement du 19 avril (M-19), l’application de  l’accord de paix soumis au référendum donnerait donc l’occasion aux FARC de faire peau neuve dans l’arène politique. Ils pourraient créer un parti politique et participer aux prochaines élections. Ce fut, notamment, le cas de Gustavo Petro, issue du M-19, devenu Alianza Democrática M-19. Il avait même pu être élu maire de Bogota dans les années 1990. Et c’est justement l’éventualité d’une perpétuation d’un tel raccourci qui laisse perplexe bon nombre de colombiens. La question de la ‘vraie’ Justice aux victimes reste entière dans ce nouveau contexte.

Le prix de la paix

Le coût du processus de paix et son financement reste un des points clés d’achoppement dans les débats. En effet, l’accord prévoit entre autres : une redistribution des terres ; un appui financier aux ex-FARC, aux victimes et autres volontaires démobilisés pour exercer des activités génératrices de revenus ; un programme d’infrastructures de santé, d’éducation, de logement ; etc. A ce jour, aucune estimation n’est disponible pour donner une idée claire du coût et du nombre de personnes (victimes ou persécuteurs) qui seront impactées directement par les différents projets de cet accord de paix. C’est dans ce contexte que les Etats Unis d’Amérique ont annoncé une réduction substantielle de leur appui à la Colombie et notamment au processus. Toutefois, le pays dispose de ressources naturelles pour parer au déficit, mais le contexte macro-économique des ressources n’est point favorable  pour en tirer le meilleur. La fiscalité nationale reste une option possible, mais le citoyen colombien n’est pas prêt à contribuer à cet effort de paix. Le colombien n’est pas disposé à payer des taxes supplémentaires pour financer la reconversion des bourreaux d’hier en acteurs politiques, potentiels dirigeants.

Un référendum pour la paix ou une bataille rangée entre leaders politiques du même bord ?

L’approche reste nouvelle, surement une première dans le monde. Un référendum pour entériner ou non un accord de paix. Mais à quelle fin ? Pourquoi passer par la case référendum ? Surement une bataille au niveau de l’élite politique transposée dans la société. Et le peuple colombien s’est montré défavorable. Cela conduira-t-il à un retour à la table des négociations ou le choix d’une approche énergique? Rien n’est sûr. Ce référendum se présentait en réalité comme une guerre de leadership au sein du « Parti de la U » (Parti Social d’Unité National) de la majorité au pouvoir et dont sont membres Uribe et Santos. Réélu en 2014 pour un dernier mandat de 4 ans, il s’agissait pour Santos de peser sur le choix du prochain Président et peut être influencé sur les options de sortie définitive de la crise. La victoire du NON est pour Uribe une revanche sur « une trahison » de la part d’un ancien collaborateur. Et maintenant ?

Les acteurs

Le processus actuel a été initié en 2012 par le Président Juan Manuel Santos qui, de 2006 à 2009 était le Ministre de la Défense du Président Alvaro Uribé. Le gouvernement de celui-ci réprimait alors les différents groupes armés. Juan Manuel Santos jouait un rôle important dans cette politique énergique de « Sécurité démocratique » du Président

Symbole d'unité, de justice, de vérité et d'abondance présenté par un mouvement féministe intervenant pour la paix.

Symbole d’unité, de justice, de vérité et d’abondance présenté par un mouvement féministe intervenant pour la paix.

Uribé contre la guérilla, dont il était l’un des concepteurs. Certaines opérations militaires de cette politique ont permis de toucher au cœur le commandement  des FARC : la mort de Iván Rios un cadre des FARC et la libération d’Ingrid Betancourt, la mort de Raúl Reyes lors d’un bombardement d’un camp des FARC en Équateur, entre autres. Des résultats concrets ont été obtenus, même si la manière a été jugée violente et continue d’être décriée. Dans cette politique énergique, L’Etat avait clairement pris le dessus et contrôlait la situation. Il a considérablement réduit l’espace géographique des groupes armés. Mais alors pourquoi changer d’approche et discuter paix alors que la victoire était déjà à portée de main ? Pourquoi ce changement de cap aux résultats incertains alors que la manière forte a fait ses preuves ? Le Président Santos est convaincu qu’une guerre ne peut pas être gagnée que militairement, il faut le dialogue.

Les exclus

Les discussions qui ont eu lieu pendant 4 ans à la Havane, ont été menées exclusivement avec les FARC. Probablement le groupe armé le plus ancien, le mieux structuré et le plus important. Toutefois, des dizaines d’autres groupes armés existent aujourd’hui dans le pays et sont tout aussi actifs et violents. La question qui se pose alors est de savoir pourquoi un accord de paix rien qu’avec les FARC ? En l’absence d’une réponse claire et convaincante, plusieurs observateurs prédisent que le vide laissé par les FARC sera occupé par des groupes exclus de la table des négociations  afin d’attirer l’attention sur eux. Ceci pourra saper le processus de paix et ramener un regain de violence dans le pays. L’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN) est déjà suspectée. En embuscade également, les gangs et autres groupes criminels et narcotiques qui n’ont rien à gagner d’une situation de paix dans le pays. La victoire du OUI aurait été synonyme de paix avec les FARC. Pas systématiquement avec les autres groupes armés du pays. La victoire du NON laisse une fenêtre ouverte pour intégrer d’autres groupes armés dans une cadre global de négociation.

Parier sur l’issue du référendum aurait été délicat. Parier sur la suite du processus reste une gageure, même si l’on peut jubiler rien qu’à l’idée qu’un accord est déjà signé et que le processus pourrait continuer. Sa mise en œuvre est encore possible. Mais il faudra encore de longs conciliabules, pour parvenir surement à d’autres compromis et consensus. Il faudra de la dextérité et beaucoup d’activisme pour parvenir à l’autre bout du tunnel. Pour l’heure, la paix en Colombie reste un long fleuve agité.

Par Hutton HOUNSINOU, Coordinateur du Suivi et de l’Evaluation, OSIWA

Restez connectés

Latest Tweets

Derniers Tweets

Facebook Timeline

Chronologie Facebook

Osiwa Blog (OB)

Blog OSIWA