L’exploitation d’or au Sénégal : enjeux pour un développement durable

Le Sénégal est aujourd’hui parmi les principaux pays producteurs d’or en Afrique de l’Ouest. Les zones aurifères se trouvent principalement dans les régions de Tambacounda et de Kédougou. Cependant, ces deux régions, celle de Kédougou surtout, présentent une situation paradoxale marquée par la précarité des conditions de vie des populations qui contraste totalement avec la richesse du sous-sol en minerais (or,  marbre,  fer, uranium). Ce paradoxe crée le plus souvent un sentiment de frustration au sein de la population qui ne voit pas les retombées économiques de ces richesses naturelles. Une situation qui, parfois, conduit à des actes de violence occasionnant des pertes en vies humaines. D’où l’impératif  de repenser les méthodes de prévention et de résolution des tensions et conflits dans les zones minières en tenant compte des différents acteurs impliqués.

Exploitation artisanale de l’or dans la région de Kédougou au Sénégal

Pour rappel, le 13 février 2017, dans la communauté rurale de Khossanto (90 km de Kédougou), une intervention d’éléments de la brigade des douanes s’est terminée par une vive altercation avec des orpailleurs, un coup de feu a mortellement atteint un jeune chercheur d’or. Pour manifester leur mécontentement, les jeunes des villages environnants ont mis le feu au poste des douanes et à la brigade de gendarmerie. Cet événement récent n’est pas un épiphénomène car depuis 2008 ces manifestations sont devenues récurrentes et ont causé des dégâts humains et matériels extrêmement importants. Au total 4 bavures ont été enregistrées (en décembre 2008, août 2012, septembre 2014 et février 2017) occasionnant des émeutes qui ont conduit au saccage d’édifices publics (gendarmerie, préfecture, mairie, tribunal).

Aujourd’hui, le secteur extractif au Sénégal connait un développement exponentiel. Les réserves du pays à elles seules constituent un enjeu stratégique majeur : la 3ème plus grande réserve de zircon et d’ilménite au monde à Thiès dans le centre du pays, les nombreuses carrières de calcaire exploitées dans les régions de Dakar et de Thiès et le phosphate (Thiès et Matam). A cela s’ajoutent d’autres ressources minières importantes inexploitées notamment le gisement de fer de la Falémé dans le Sud-Est du Sénégal à la frontière avec le Mali dont les réserves sont estimées à 750 millions de tonnes. Et récemment, du gaz et du pétrole ont été découverts dans les régions centre et nord du plateau continental. Selon le rapport du Comité national de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE) portant sur la réconciliation des déclarations de revenus en 2014, le secteur minier principalement dominé par l’exploitation de l’or, a contribué à hauteur de 101 milliards de Francs CFA au budget de l’Etat, contre 8 milliards de Francs provenant du secteur des hydrocarbures (gaz et pétrole).
L’exploitation du métal précieux a toujours été une activité de subsistance séculaire et réalisée de manière artisanale. L’activité d’orpaillage a augmenté de manière considérable. Son ampleur réelle n’est pas mesurée malgré les efforts considérables faits par l’Etat sénégalais pour une maîtrise de ce segment de l’économie aurifère qui pourrait fortement contribuer à la lutte contre la pauvreté. Dans le même temps, l’activité extractive industrielle de l’or a aussi pris un nouveau tournant avec l’exploitation des mines de Sabodala par Teranga Gold Corporation, à travers sa filiale sénégalaise Sabodala Gold Operations (SGO), de Massawa au sud de Sabodala par Randgold et celle de Mako par Toro Gold qui est en phase de démarrage. Le rapport ITIE révèle également que près de 6,500 tonnes d’or ont été produites en 2014. Cette production vient essentiellement de la région de Kédougou et est assurée par la Compagnie SGO.

Champ dans un périmètre d’une société minière

Cependant, le dynamisme atteint par l’exploitation de l’or dans cette partie Est du pays s’accompagne de nombreuses problématiques locales, nationales et même transfrontalières. Il s’agit d’enjeux sociaux et sociétaux liés aux emplois précaires, au chômage, à la déperdition scolaire, aux migrations (ruée vers l’or) et ses corollaires, à la préservation des lieux sacrés et cultuels, à la prise en compte des intérêts des populations autochtones et aux revendications des couches défavorisées. Des enjeux territoriaux relatifs à la pression sur le foncier, à l’expropriation et l’abandon des terres, aux déplacements forcés et aux réinstallations des communautés autochtones y sont également notés. Pour ce qui est de l’impact environnemental, on retiendra principalement la dégradation des sols, la pollution de l’air et de l’eau, les nuisances sonores, la fragmentation des écosystèmes forestiers et des habitats affectant sévèrement la biodiversité surtout dans un contexte de changement climatique. Enfin, les enjeux économiques sont liés aux pertes des recettes fiscales car un certain volume issu de l’exploitation artisanale (à ne pas  sous-estimer) n’est pas déclaré et au dysfonctionnement des fonds de péréquation et d’appui aux collectivités locales. A cela s’ajoutent des enjeux de gouvernance et de rapports de pouvoir entre Etat, compagnie minière, société civile et collectivités locales/communautés qui ne doivent pas être occultés, sans oublier la perte des moyens de subsistance des populations avec des risques d’insécurité alimentaire.

Tous ces enjeux, quand ils ne sont pas pris en charge de manière adéquate suscitent la multiplication des conflits et désaccords. Ces tensions se situent à trois niveaux : Etat et collectivités/communautés ; société minière et communautés ; Etat et société minière. Or, la cohabitation entre les deux  méthodes d’exploitation (artisanale et industrielle) de l’or est de plus en plus difficile et rend complexe la réalisation des espoirs des populations.

Le secteur minier est parmi les secteurs prioritaires du Plan Sénégal Emergent (PSE). Les autorités espèrent que le  dynamisme des activités de prospection minière  sera  un vecteur de transformation économique dans la réalisation et la mise en œuvre du nouveau modèle de développement économique et social promu par le PSE. Cette démarche doit être soutenue de manière durable et bâtie sur un projet de développement qui doit répondre au besoin de bien être des communautés riveraines des sites miniers tant en matière de respect de leurs droits humains fondamentaux qu’au niveau de la protection de l’environnement. Il est important pour les autorités aussi bien nationales que locales de renforcer les cadres de dialogue et de concertation, de revoir les méthodes d’accompagnement et de vulgariser davantage les changements contenus dans le nouveau code minier.

En ce qui concerne la société civile, elle doit jouer un rôle crucial, surtout dans les initiatives de plaidoyer, de dialogue inclusif et de négociation avec les populations afin d’apaiser les tensions et de faciliter la cohabitation. Les rapports publiés chaque année par l’ITIE pourraient fortement aider dans ce sens car ils fournissent à la société civile des éléments qualificatifs essentiels pour un plaidoyer argumenté.

Pour leur part, les sociétés minières devraient s’engager à mener leurs activités dans le respect des lois nationales et internationales tout en développant une approche opérationnelle basée sur le renforcement des capacités en prévention et résolution de conflits au sein des entreprises et des communautés.

Les acquis de telles initiatives aideraient à éviter des problèmes similaires dans d’autres régions minières du pays mais également à prévenir les tensions dans d’autres secteurs, celui des hydrocarbures notamment, où des rixes entre Etat, pêcheurs et pétroliers pourraient se produire. Car il faut garder à l’esprit que l’exploitation des ressources naturelles n’est pas uniquement source de revenus financiers mais elle peut être aussi source de tensions localisées ou généralisées, latents ou explicites, souvent occultées. Selon le rapport du PNUE en date de 2009, « On peut associer les causes de 40 pour cent des guerres civiles qui se sont produites au cours des 60 dernières années aux ressources naturelles ; depuis 1990, au moins 18 conflits violents ont été alimentés par l’exploitation des ressources naturelles ».

Par Salimata Soumaré
Coordinatrice de Programme Gouvernance et Avancement Économique à OSIWA
@Salisoumare1

 

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