Vaincre la stigmatisation sociale, pour promouvoir l’intégration des usagers de drogue au Sénégal

Dans plusieurs quartiers populaires de Dakar, vous trouverez de grandes maisons à moitié finies ou délabrées qui sont, des fois, équipées d’eau courante et d’électricité. Les chambres dans ces maisons sont louées à la journée, au mois ou à l’année, par des particuliers et des familles. C’est dans l’une de ces petites chambres à l’étroit dans le quartier de la Gueule Tapée et loin des yeux indiscrets, que j’ai rencontré quatre hommes, des usagers actifs de drogues dures, âgés de 40 à 50 ans.

Au Sénégal, la majorité des gens ne comprennent pas ce qu’est la drogue et la dépendance à celle-ci. Le sujet est tabou et en raison de la stigmatisation qui entoure le problème, très peu de gens sont prêts à en parler ouvertement. Ce sont souvent les proches tels que la famille, les amis et la communauté qui les stigmatisent en premier. Bien que la loi au Sénégal soit moins sévère que dans les pays voisins, elle met encore les usagers de drogue dans des conditions précaires, par exemple quand sont arrêtés et détenus pendant 15 jours puis relâchés lorsqu’il s’agit d’une première infraction. Lors de la deuxième infraction, ils sont condamnés de 3 à 6 mois de prison. Néanmoins, cette première peine ne figurera pas sur le casier judiciaire. La vente ou la complicité de vente de drogue conduisent, elles, à une peine allant de 2 à 10 ans, en fonction de la quantité mise à la vente. Dans l’ensemble, les perspectives de dépénalisation de l’usage et de la possession de drogues à des fins personnelles ne semblent pas être encore envisageables au Sénégal.

Ces quatre hommes sont dépendants à l’héroïne depuis 20 ans. Ils préfèrent le fumer et disent ne s’en être jamais injecté. “Nous avons commencé à fumer par curiosité dans les années 70 et vers la fin des années 80”, a confié Modou* pendant que les trois autres hochaient la tête en signe d’accord. À l’époque, l’héroïne venait juste d’arriver sur le marché Dakarois et Modou et ses pairs étaient fascinés. Le produit a souvent été introduit en contrebande par des amis ou des amis en commun venant d’Europe et des États-Unis, alors que les politiques de lutte contre la drogue aux États-Unis commençaient à ravager les communautés défavorisées noires et latino-américaines.

Une dose moyenne d’héroïne, soit 1/10e de gramme coûte entre 2000 et 2500 Fcfa (3,40 $ – 4,20 $). Mais en période de pénurie, le prix peut doubler ou tripler, allant jusqu’à 10 000 Fcfa par jour (environ 17 dollars américains). Le type d’héroïne le plus répandu sur le marché est dénommé le “sucre brun”, d’origine asiatique. Les points de rencontre entre les dealers et les usagers sont stratégiquement choisis, souvent dans des zones urbaines avec beaucoup d’activités animées.

En racontant son expérience, Modou confirme que l’héroïne est la drogue de son choix. Après avoir fumé de l’héroïne pendant plus de 30 ans, il se considère comme chanceux parce qu’il ne s’est jamais fait arrêter par la police. Il continue également à travailler en tant que bricoleur et électricien, bien que tous ses gains soient utilisés pour acheter le produit. Il vit avec ses sœurs dans leur maison familiale et n’est donc pas obligé de payer un loyer ou de faire des économies. Ses sœurs ignorent sa dépendance à la drogue, mais il reconnaît quand même que, si elles le découvrent, il serait renié par ses proches.

Avant que la dépendance n’ait pris le dessus, ils avaient tous des revenus stables et étaient mariées. Quelques-uns ont même des enfants. Mais aujourd’hui, tout cela est un souvenir lointain. Dans le cas d’Ousseynou*, il a commencé à vendre tous les biens de sa famille et a commis de petits vols pour s’acheter le produit. Par malheur, pendant une période où il avait arrêté de fumer, il s’est quand même fait arrêter et a été accusé de complicité de mise en vente du produit. Il avait aidé un ami à transporter 1,5 gramme d’héroïne. Il a purgé un an de prison et a été libéré parce que le juge ne l’a pas considéré comme impliqué dans la vente mais aussi parce qu’à l’époque il avait toujours un emploi stable. Aujourd’hui, Ousseynou continue de faire des petits boulots et au moment où nous lui avons parlé, il avait subi une évaluation médicale pour vérifier son admissibilité au traitement par la méthadone au CEPIAD (le centre de réduction des risques à Dakar). Bien qu’ils ne se rendent pas tous au centre, ils sont pleinement conscients de son existence.

Modou est déjà allé au centre, mais il a trouvé le processus pénible et décourageant, surtout qu’il s’agissait de faire des va-et-vient. Cela met en évidence le défi majeur d’avoir un seul centre dans toute la ville de Dakar qui répond aux besoins de tous les usagers de drogue. D’une part, les personnes les plus dans le besoin n’ont parfois pas toujours les moyens de se déplacer régulièrement au centre pour suivre les traitements. D’autre part, il y a la préoccupation de voir son identité exposée comme usager de drogue. Pour aider à atténuer ce problème, le centre déploie des équipes de sensibilisation (outreach) dans les différents coins de consommation de Dakar pour identifier les usagers et leurs distribuer des seringues stériles. Les équipes de sensibilisation réussissent parfois à convaincre certains utilisateurs de venir au centre. Cependant, en raison des ressources limitées pour la formation des travailleurs sociaux, il reste encore beaucoup d’usagers de drogue qui pourraient bénéficier des services de réduction des risques mais qui ne sont pas conscient de ce droit.

Tous ceux qui souffrent d’une dépendance à la drogue ont une expérience différente à partager. Pour distiller les mythes négatifs sur les usagers de drogue, nous devons reconnaître que ceux qui sont affectés par cette question de dépendance ne sont pas différents de nous. C’est par cette reconnaissance que nos perceptions des usagers de drogue commenceraient à changer. Les témoignages des usagers pourraient nous éclairer davantage et même contribuer à l’élaboration d’une politique nationale et régionale plus inclusive axée sur les droits humains et qui comprenne les différents besoins qui sont souvent négligés. Tout comme beaucoup d’autres, Modou et Ousseynou sont très conscients de leurs choix, de leur situation actuelle et des répercussions. Cependant, ils n’ont pas toujours accès aux services de santé appropriés et sont souvent victimes de discrimination dans le cadre de leurs recherches d’emplois. Tel est le défi de nos sociétés, celui sur lequel nous devons nous engager pour promouvoir l’inclusion et l’égalité de traitement pour tous.

(* Les noms ont été changés pour protéger l’identité de la personne)

Par Valencia Rakotomolala, Chargée du plaidoyer adjointe à OSIWA

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